Train à Petite Vitesse (TPV)

Camélia Encinas

Train à petite vitesse (TPV), ​​​​​​Un projet de Catie de Balmann et Frédéric Ollereau, une programmation des artistes : Hilario Alvarez, Renaud Buénerd, Marika Bürhrmann, Sébastien Décluy, Sammy Engrammer, Rob List, Nicolas Simarik et Skall.

Textes, du critique Alexandre Neveu, de la journaliste Camélia Encinas et de l'artiste Hilario Alvarez.

Avec le soutien de l'association AR du Centre d'art de l'Yonne, METALVOICE, l'Abbaye de Corbigny et la philharmonie de Corbigny

 

Voyage à Très Petite VitesseCamélia Encinas

Paris, gare de Lyon, un vendredi. Cohue typique de veille de week-end. Brouhaha. Encombrement. J’ai du mal à slalomer entre les bagages à roulettes qui se suivent, s’entremêlent. Gens qui jouent des coudes, mâchoires serrées qui bataillent pour se faire une place. J’arrive essoufflée dans le compartiment suivi par mon compagnon et mes filles. 

Tension palpable dans le compartiment. Je pose mes bagages dans un carré le temps de faire placer à la troupe qui suit. Il y a une personne d’assise. Je lui demande si elle accepte de s’asseoir dans le carré d’à côté. Fin de non-recevoir. Je demande alors aux personnes du carré voisin, elles sont trois, si elles acceptent de changer de place afin que nous puissions voyager en famille. Exercice de civilité toujours fragile. Ils se lèvent de mauvaise grâce. Le voyage s’annonce bien.

17h37. Le train démarre.

Nos bagages, poussettes et valises à jouets à peine rangés, un haut-parleur se met en route. « Les passagers du TPV sont attendus dans les wagons 19 et 20, je répète, les passagers du TPV sont attendus dans les wagons 19 et 20 » Une vingtaine de personnes se lèvent comme mues par un ressort. Regards perplexes des passagers qui ne sont pas concernés. Complicité naissante des autres. Parmi eux, deux des personnes à qui j’ai demandé de se lever. Le regard qu’elles posent sur moi est, me semble-t-il, différent. 

« Maman, c’est quoi le TPV ? « Pourquoi on ne prend pas le TGV comme d’habitude ? » demande ma fille aînée, presque inquiète. Le TPV, c’est un train à petite vitesse. Un projet imaginé par des amis plasticiens, Frédéric Ollereau et Catie de Balmann. Un train pas comme les autres…

Nos amis font régulièrement la navette entre Saint-Didier, en Bourgogne, où habitent et travaillent Frédéric, et le pied-à-terre parisien de Catie. Un arrangement qui leur permet de vivre à leur rythme tout en restant à l’écoute du tumulte du monde. Difficile en effet aujourd’hui de vivre dans la capitale sans revenus conséquents. Des revenus auxquels peu d’artistes peuvent prétendre. Impossible pourtant de zapper la capitale. Paris reste essentiel pour rencontrer les pairs, convaincre mécènes publics et privés que oui, ça vaut le coup, de parier sur leur travail.

C’est dans le train entre ces deux mondes, capitale stressée, brutale quelquefois et province assoupie, que l’idée d’un train à petite vitesse germe. Histoire de ralentir, de prendre le temps, d’inverser les priorités.

En tant qu’artistes plasticiens, Catie de Balmann et Fred Ollereau travaillent sur l’espace. Comment celui-ci nous construit. Comment nous le construisons. « Nous nous sommes rendu compte que le train était aussi pour nous un espace de travail. C’est lors de nos voyages que nous réglons tout ce que nous ne pouvons pas régler lorsque nous sommes à Paris ou en Bourgogne. A Paris parce que nous courons tout le temps. En Bourgogne parce que la vie nous rattrape », expliquent-ils.

Changement de train à Auxerre. Direction Corbigny. La performance peut commencer. Ils ont donné rendez-vous dans le train à sept artistes qui ont carte blanche. Ils ne se connaissent pas forcément entre eux, ils savent seulement qu’ils vont intervenir dans un train. « Ce sont des artistes que nous aimons et qu’on voit peu. Faire ce voyage avec eux semblait évident pour nous. « 

« Ca vous ennuie si je pose ça sous vos têtes ? » demande le premier. Ça, c’est un appuie-tête sur lequel figurent des figures connues des enfants : Mickey, Barbie, etc. Basculement. Assoupis, absents, déjà ailleurs. Les passagers relèvent soudainement la tête et se laissent faire. Les yeux s’ouvrent. Il y a une minorité qui feint l’indifférence et retourne à son journal. La plupart jouent le jeu. Certains changent même de place. « Moi, je veux être Spiderman », crie l’un. « Moi je choisis Marylin » dit l’autre.

L’imaginaire prend le pouvoir. Même le conducteur du train sort de sa cabine pour demander lui aussi un appuie-tête. Il parle de la solitude du conducteur face à sa machine, de la responsabilité toujours présente. Moment d’humanité. Je me demande alors si j’ai déjà eu l’occasion de parler avec un conducteur de train. Je me creuse la tête. Non. Trente ans que je prends le train et c’est la première fois que je vois ces invisibles sans lesquels je ne pourrais voyager.

Ce voyage, c’est clair, ne sera pas comme les autres.

Premier arrêt, un passager court poinçonner son ticket et remonte in extremis, sous l’œil médusé des passagers. Est-il devenu fou ? Normalement on poinçonne avant de monter. Il s’agit en fait d’un des artistes. Il a acheté autant de billets que la ligne compte d’arrêts. Sa mission : réussir à poinçonner chaque billet et de reprendre le train. Pied-de-nez à notre société qui nous fait courir sans but, qui nous épuise avant même de commencer à faire quoi que ce soit ?

Le train plutôt que le musée. Parce que l’art est partout. Qu’il ne se laisse pas enfermer. Parce que tout espace est bon à prendre. Que prendre le train est un voyage, un déplacement dans l’espace mais aussi dans le temps. Petite vitesse parce que lorsque le train va vite, les paysages défilent tellement rapidement que l’on ne voit plus rien. A contrario, lorsqu’il va doucement, la quantité de paysages enmagasinée est plus grande. Ou comment la vitesse agit sur l’espace. Ouvrons donc les yeux. 

Dans le premier wagon, un homme entre dans une valise ouverte posée à la verticale. Comme une porte ouverte sur une autre dimension. Il restera immobile pendant les quatre-vingt-dix minutes du voyage.

À côté, un homme en costume impeccablement mis se lève et entame une sorte de pantomime. D’abord lente, elle devient de plus en plus saccadée. Il titube. Se cogne aux fenêtres, tombe, se redresse, grimpe dans un porte-bagages où il fait mine de dormir. Sans réussir à trouver une assise. Autre métaphore tout aussi parlante.

Une passagère, totalement conquise, s’exclame : « Il faudrait plus de voyages comme celui-ci ! » Fous rires, comme un air de fête. Le contrôleur apparaît. « Tout le monde à sa place. Il y a des sièges pour tout le monde » Prise au jeu, je lui demande si c’est un « vrai » contrôleur. Désarçonné, il répond oui puis non. Et rebrousse chemin sans demander son reste. Mais que se passe-t-il ? Suffit-il d’un peu de poésie pour semer la zizanie ?

Pour l’occasion, un professeur de Tonnerre a embarqué sa classe d’arts plastiques. Les enfants ont douze-quatorze ans. Ils sautent comme des fous. Prennent avec autorité la caméra du vidéaste officiel pour capter leur image du moment. Encourage l’artiste, qui, tel un athlète, se prépare pour composter à la prochaine station.

Insérer les noms des stations.

La nuit tombe. Difficile de distinguer quoi que ce soit sur les quais. Mais où peut donc bien se trouver la borne de compostage ? Sur le quai ? À l’intérieur de la gare ? Chacun y va de sa supposition. La porte s’ouvrira-t-elle à gauche ? À droite ? Arrivera-t-il à remonter dans le train ? Une passagère lui donne son numéro de portable s’il reste à quai. Elle connaît quelqu’un qui pourra le dépanner, voire l’amener jusqu’à la prochaine station. Sollicitude étonnante : mouvement de solidarité ou manœuvre de séduction ?. Lorsqu’il remonte, à bout de souffle, tout le monde applaudit.

Dans le compartiment suivant, une jeune femme à l’œil bleu pétillant vient s’asseoir à côté de ma fille. Elle déplie un papier et commence à chanter une berceuse d’une voie ténue. Le brouhaha fait place à un silence étonnant.

Un homme, montres accrochées à son gilet comme autant de médailles inutiles, passe alors dans le compartiment. Il beugle : « Qui veut un petit morceau de ma vie ? Donnez-moi quelques sous pour un morceau de ma vie ! » Le rapprochement entre l’artiste et le clochard est saisissant. Trop saisissant. Moment de gêne.

Dans le compartiment du fond, un homme en noir se scotche des plumes géantes de faisan sur le visage. Nous sommes presque arrivés. Partis anonymes, presque hostiles, les passagers s’apostrophent radieux. L’air embaume la fin de l’été, la campagne. L’ailleurs est là.

Sur le quai de Corbigny, une fanfare nous attend. Tel le joueur de flûte d’Hamelin, l’homme à plumes s’ébroue. Il se fraie un chemin, suivi des passagers et autres artistes, comme enchantés. D’un coup de plume, ils font la nique à notre temps qui file. Captent quelque chose d’indicible, de chaud, fluide. Une femme mutine pique une plume au vol et entame avec l’homme oiseau une étrange danse. Le fond de l’air est doux pour une fin septembre. Peut-être est-ce toute cette chaleur humaine qui réchauffe l’atmosphère ? Très naturellement des couples s’enlacent. Bonheur. Dans cette petite gare oubliée, enfants, couples, personnes âgées semblent faire bloc. Ensemble. Est-ce que l’art finalement ça ne sert pas à ça tout simplement, à rapprocher les gens ?

Je repense alors à la litanie de l’artiste-clochard. Et si finalement c’était ça, des artistes, des êtres humains qui donnent des morceaux de leur vie pour rendre celles des autres plus belles ? Chapeau bas les artistes !

 

 

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