Train à Petite Vitesse (TPV)

Train à Petite Vitesse (TPV) avec les artistes : Hilario Alvarez, Renaud Buénerd, Marika Bürhrmann, Sébastien Décluy, Sammy Engrammer, Rob list, Nicolas Simarik et Skall.

Avec le soutien du Centre d'art de l'Yonne, METALVOICE, l'Abbaye de Corbigny et la philharmonie de Corbigny.

 

 « TPV (Très Petite Vitesse). Au fil du voyage. » – Alexandre Neveu 06/10/06

 L’association A-R, Catie de Balmann et Frédéric Ollereau, nous ont proposé le 29 septembre un voyage d’exception et une expérience unique. Le temps d’un aller simple, le train est devenu lieu de monstration, d’exposition. Habituellement, trait d’union géographique, il est devenu pendant quelques heures, un lieu offert à la création artistique.

 Le train est un corridor : un espace difficile et étroit dans lequel les corps peinent à se croiser.  L’environnement y fixe ses limites et ses contraintes, il nous pousse, nous manipule au rythme des accélérations et des ralentissements. Dans son ventre nous sommes sa chose ! Est-ce que l’un d’entre vous n’a jamais vécu cette expérience pendant laquelle le corps devient incontrôlable ? Cette sensation de manège. Loin d’être son propre maître, il a trouvé plus fort que lui dans la vitesse. C’est pourquoi dans un train la meilleure position est assise. Ainsi le corps fait bloc. Il s’immobilise. Rob List ignore superbement cette spécificité et prend le parti de lutter contre cette force invisible. L’artiste se mesure à l’espace, s’en empare, parvient à l’inaccessible. Il finit par chuter d’un porte-bagages dans lequel il s’était glissé. Le match est nul, mais l’acte de résistance (par son exploration) a dévoilé le domaine des possibles.

 Soudain le contrôleur rappelle la règle : les voyageurs doivent regagner leur fauteuil. Alors, les corps s’ordonnent en ligne comme dans les salles de spectacle. Qui ne connaît pas ce sentiment troublant lorsque l’on pénètre un wagon bondé un jour de grand départ ? Les regards se lèvent vers vous au cours de votre traversée. Des figures qui dévisagent : une galerie de portraits, voilà ce que nous offre Renaud Buènerd. Des caricatures aux traits colorés se substituent aux visages incarnés. Les appuis-tête sont devenus des célébrités, Mario Bros., Spiderman, Barbie… Mickey et Marilyn sont là aussi. Tous figurants le temps d’un travelling.

 Loin du voyage intérieur que nous connaissons lorsque nous sommes seuls à bord du train, celui-ci nous extériorise, nous conduit hors de nous. Il devient le moment d’un partage. C’est ainsi qu’Hilario Alvarez s’immisce dans ces instants. L’artiste s’avance au milieu du rassemblement et il s’y mêle. Il se met à nous parler de sa condition d’artiste et le prix de la création. Il veux nous vendre des montres. Cette scène mène notre inconscience à se remémorer les complaintes sociales auxquelles on assiste au quotidien dans le métro parisien ou d’ailleurs. Paroles opportunes auxquelles on apporte rarement une réponse. Plus tard l’artiste distribuera des messages imprimés sur des feuilles : « Tu as raison » (l’accord qui engage ou qui pousse à l’union) ; « Ne pas plier » (l’appel à la résistance).

 La nuit enveloppe le train. Nous sommes devenus maintenant une ligne lumineuse dans le paysage. L’heure s’ouvre alors au mystère. Skall, artiste performer aux multiples facettes, incarne une figure de l’étrange, hybride, tête animal à corps d’homme. Nous assistons à sa métamorphose : une tête dorénavant sans visage d’où naissent de longues plumes fines et gracieuses. Une vision fantastique qui vit et s’agite silencieusement devant nous. Il faut penser aux oiseaux qui ont hanté toute la vie du peintre surréaliste Max Ernst. Des représentations imaginaires qui ressemblent tant à notre hallucination.

 Le temps du transport est celui de l’attente mais aussi le temps du rêve ; il y a souvent le sommeil qui gagne, encouragé par le bercement régulier du roulis et la monotonie du fond sonore. Marika Bürhmann en joue. Dans l’intimité d’une relation voisine, elle chante doucement, pour ne pas éveiller ceux qui s’endorment, pour ne pas réveiller ceux qui dorment. Ses berceuses évoquent la vie, cet autre qui nous est cher et qui nous manque déjà, alors que nous venons à peine de le quitter.

 Précédemment, nous évoquions les règles à bord. Il en existe une autre essentielle : le droit au transport. Dans un nouveau personnage, Nicolas Simarik scinde chaque arrêt du trajet d’un billet et, par conséquent, s’impose la validation de son voyage à chacune des étapes. Chaque arrivée marque un nouveau départ. Un geste simple devient dans ces conditions une contrainte. Il singe le passager retardataire, le fraudeur parfois. Bref il se place dans une situation qui a tout à voir avec le burlesque, digne d’un Buster Keaton courant derrière le train.

 Le train est avant tout un moyen de transport. La valise quant à elle, nous représente dans notre rôle de voyageur. Elle existe comme citation de nous-mêmes. Sébastien Décluy s’y introduit et devient une sorte de voyageur-objet. Il se plie dans la position du fœtus pour ne faire qu’un avec elle, vêtu de bleu comme la couleur de sa valise ajournée sur ses côtés. Dans cette posture pendant tout le voyage, il est là, fait présence mais nous finissons naturellement par l’ignorer. C’est sans doute à ce moment précis que sa proposition s’accomplit pleinement.

 A l’heure où les TGV sillonnent les paysages d’ici et d’ailleurs, nous oublions qu’en 1909, Marinetti affirme, dans le manifeste fondateur du mouvement futuriste, que « la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse ». L’artiste italien se nourrit de la révolution industrielle, de la mise en mouvement qui modifie la perception de l’espace. En 1994, Sammy Engramer peint Malévitch en T.G.V, toile posée sur une chaise, composée de bandes horizontales et colorées. Les formes et les volumes fusionnent dans le dynamisme du mouvement. Seules restent des lignes colorées. Pour TPV, Sammy Engramer imagine un générique filmé : des cartons transparents collés sur la fenêtre sur lesquels sont inscrits les villes d’origine des protagonistes de l’aventure. En arrière-plan, le paysage se dissout.

 Le temps de TPV n’est pas le même que nous côtoyons généralement dans le train. Ici c’est plusieurs temps réunis en un seul : celui du partage, de la rencontre, de la découverte. C’est un appel à l’imaginaire, une expérience unique. Du statut de voyageur nous tendons vers celui de spectateur. Nous devenons actifs pour sortir de notre passivité qui existe seulement dans ces moments de transition entre deux lieux géographiques, une provenance et une destination, entre les deux, une durée. Preuve en est faite avec de jeunes voyageurs présents pour l’occasion et qui se mettent spontanément à imiter tout d’abord puis à concevoir eux-mêmes des gestes, des situations. Même si l’imitation prédomine, ils amplifient et font écho à ce qu’ils voient. Le voyage se termine en beauté : l’accueil se fait en fanfare pour les arrivants, les revenants, les « nouveaux », amicalement. Racontez cette histoire à qui veux l’entendre, on ne vous croira pas !

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